Le regard

 

"Avec le regard simple, revient la force pure"
 - C. Bobin

 

Si vous suivez mon instagram vous savez que je fais beaucoup de photos de nature, d’ambiances, que j’essaie parfois de retranscrire. Et si il y a bien une chose que la photo m’a apprise  c’est qu’il y a un parallèle à faire : la photo que l’on prend ne reproduira jamais à 100% ce que l’on voit de nos propres yeux. Ce que l’on voit dans la vie de tout les jours, les gens, les situations, ne reflètent jamais à 100% ce qui se passe réellement. Quand vous les regardez c’est comme si vous regardiez à travers le viseur d’un appareil photo, ou bien la photo produite. Ce n’est ni plus ni moins qu’un aperçu, déformé (sans jugement de valeur, beau ou laid, c’est juste déformé = ne correspond pas au regard). Pour moi, c’est une grande leçon d’humilité que j’ai apprise au fil du temps et que j’ai inscrit dans ma spiritualité, donc dans ma vie de tout les jours. Je me rend compte, quasiment chaque jour, à quel point le regard et la première perception qui en découle, sont importants mais aussi et surtout à quel point ils peuvent être faux. Car c’est le jugement qui vient juste derrière.

Pourtant on ne devrait pas se fier à nos yeux. Ils sont formatés, années après années à regarder des choses qui n’existent pas. Ils sont formatés à regarder une réalité presque virtuelle, où tout est plus beau, plus lisse, plus net, entre les publicités et les magasines le choix est abondant pour s’en rendre compte. On impose à nos yeux des couleurs trop vives, des lumières maladives, et plus que jamais des atrocités en tout genre. Qu’absorbent réellement nos yeux ? J’avais adoré le film “I origins” qui laisse des tas de questions en suspend : le personnage part d’une thèse principale sur l’évolution de l’oeil et photographie des milliers d’iris, jusqu’au jour où un scan de l’iris de son enfant correspond à celui d’une personne morte, ce qui est factuellement impossible puisque chaque iris, comme les empreintes digitales sont “uniques”. On dit toujours, et ce depuis très longtemps, que les yeux sont une porte vers l’âme. Et si c’était vrai ? …
(non mais vraiment regardez le ce film, et pas la bande annonce parce que ça spoil absolument tout)

Quand je vais me balader et que je prend des photos (je ne me balade pas pour prendre des photos et vice versa) j’entre dans une espèce de méditation, grâce à mon regard. Pour que j’ai envie de prendre une photo il faut que quelque chose ai accroché mon oeil, une ombre, un éclat de lumière, une couleur, un sentiment parfois. Je ne prend jamais de photo tout de suite, je me contente de regarder ce qui m’a interpellé. Ensuite je laisse mon instinct choisir. Il faut préciser que je suis une noob totale en terme photographique et en technique, je n’ai jamais rien appris et en fait je n’en ai pas envie. Il me semble, même si cela peut paraitre pédant et prétentieux, que seul le regard compte et ce qu’on ressent quand on a capturé une photo. Pour le moment je n’utilise que mon portable, chose infâme qui ne capte absolument rien au dessus d’un certain seuil de lumière et qui limite beaucoup les rendus de loin mais qui est un bon outil pour les macros. Plus tard quand le dieu de la photo me permettra de tâter du réflex (dans 500 ans vu que j’ai pas un kopeck hein) je compte travailler exactement de la même manière, à l’instinct et au regard et rester comme une feuille vierge avec pour seules connaissances mes propres résultats d’expériences. Il n’y a que comme ça que cela me plait et que je reste spontanée, je n’ai pas envie de m’emmerder à calculer des paramètres en prenant le risque de perdre la capture d’un instant particulier. Car photographier la nature ça reste un exercice de rapidité : la lumière change très vite. Pire encore si vous voulez prendre un piaf ou n’importe quel autre animal, de la brume, un nuage. On doit composer avec l’impermanence et la mobilité et c’est ça qui me plait. Tchac ! huhu youpi, tchac ! merde merde merde ça a bougé/c’est parti/ça a changé …

Pour moi photographier la nature me permet non seulement de rentrer en méditation mais cela me permet également de “laver” mon regard. On insiste toujours sur les sons, les odeurs, qui nous calment, le simple fait de marcher aussi. Mais je trouve que l’on ne parle pas assez des yeux, qui peuvent enfin se poser sur des courbures naturelles, des couleurs douces non retouchées, des variations naturelles de luminosité. Pour moi cela participe grandement au sentiment de bien-être que l’on ressent. On voit des choses vivantes, en mouvance, qui palpitent.

 

self1

 

Le regard, disais-je, qui induit en erreur. Si vous êtes des adeptes du “owi une église que je ne connais pas, rentrons ._.” vous savez alors tout aussi bien que moi qu’il n’y a rien de plus trompeur que l’apparente simplicité voire mocheté de l’extérieur d’une église. Elle est souvent un écrin.
Mais qu’en est-il de ce regard que nous portons sur nous-même ? De ces regards devrais-je dire. Ha, la précieuse dévalorisation que nous gardons cachées comme le Précieux, le couvant de douces paroles, amoureusement parfois, tant la douleur est préférable à la longue marche solitaire vers la Montagne du Destin. #toimemetusais
Je me suis rendue compte la semaine dernière de quelque chose qui m’a profondément énervé. Et puis je l’ai remarqué chez les autres, et ça m’a encore plus énervé : je ne pouvais pas passer à côté d’une surface me reflétant (vitre, miroir etc) sans me juger. Et on le sait, tout le monde fait pareil. Le plus dur c’est de voir dans le regard des autres ce qu’ils se disent, parce que vous savez que vous vous dites la même chose. Et c’est cet automatisme qui m’a gonflé : je sors de chez moi hop ma tête tourne automatiquement vers les fenêtres pour me regarder. Mais quelle absurdité, quelle perte de temps, quelle perte de repères. Comme si ce que j’y voyais était réellement ce que je représente, ce que je suis. C’est à la fois cette douleur, cette lassitude, cette colère qui me donnent envie de dire : merde.
Merde j’en ai marre de me juger, merde j’en ai marre de me comparer, merde j’en ai marre de me regarder comme je le fais. Et aussi en passant : fuck à cet espèce de marasme égocentré qui me plombe jour après jour. Y’a tellement plus de choses à regarder que son propre nombril.
MAIS (c’est pas drôle sinon) pour arriver à ce lâcher prise il faut bien se regarder, justement. Pas avec ces yeux là cependant, pas avec la peur collée sur les rétines. Et, ce n’est pas pour se la jouer peace & love, mais il me semble que ce n’est que du bon sens que de dire qu’il faut se regarder avec amour. Moi le contraire ne m’a jamais ni servi ni aidé à avancer. Encore faut-il le vouloir également. Parce que, ouai, c’est bien confortable de rester dans son mal être, dans sa prison, dans sa fange, c’est indéniable, on aime ça jusqu’à un certain point, rien à redire là dessus il faut passer par là. C’est l’espérance de quelque chose de meilleur qui me pousse à toujours aller plus loin, à ramper, frissonnante de dégoût en sentant les eaux mille fois usées glisser sur ma peau comme de l’huile, à lever la tête de cette puanteur, tirer le cou toujours plus haut pour tenter de s’échapper des vapeurs qui font pleurer les yeux, retrouver un port altier, hurler s’il le faut en poussant sur ses jambes, sur ces genoux – point de force s’il en est qui supporte le corps quotidiennement – pour se désangluer.  Sortir, sortir de soi, sortir de cette vase constamment accrochée, d’où on se lève tout les matins, et l’on se recouche tout les soirs en se disant “ça va aller”.

 

 "How would you treat yourself if you were your own lover ?"


Il y a aussi cette absence de compassion que l’on a pour soi-même qui m’a sauté aux yeux dernièrement. Je fais partie de la catégorie “hypersensible”. Un rien me fait chialer, honnêtement, je le dis sans fard, c’est une des composantes. Je me sens, très souvent, très connectée aux autres, je partage, presque littéralement parfois, leurs angoisses, leur peur, leur tristesse, et quand ils sont heureux c’est une explosion de bonheur pour moi. Nous sommes tous sensibles, je ne me fais aucune illusion là dessus, je ne me considère pas comme privilégiée, mais suivant les personnes elles sont sur du bas débit, d’autres sont sur la fibre, où je me situe la plupart du temps. Ca se travaille bien évidemment mais là n’est pas le sujet (je sais que j’avais promis un article sur l’hypersensibilité y’a 300 ans, ça va venir, vous pouvez encore moisir une bonne 100 aine d’années avant que j’en accouche :p). Pour les autres donc, oui, mais je suis incapable de retourner cette faculté d’hypersensibilité envers moi. Pourtant je trouve que c’est en premier à cela qu’elle devrait servir.
Il y a cette idée de “traverser” qui s’ajoute à regarder. On peut “percer” les gens rien qu’en les regardant. Ce sont des termes forts vous ne trouvez pas ? Ce premier regard est “pur”, frappé des chuchotis de l’instinct, du savoir non entaché, de la conscience sans entrave. Nous connaissons ces regards, que nous trouvons trop spartiates dans notre vie. Mais nous attendons tout des autres. Nous attendons qu’on nous regarde ainsi. Que quelqu’un d’autre que nous perce nos mystères, perce ces multiples carapaces. Mais personne ne le fera à votre place, et surtout pas la personne que vous aimez.
Si j’arrêtais un peu de me chier dans les bottes et que je me traitais avec respect, qu’est-ce que ça donnerait ? …
Avoir un regard simple, pour retrouver la force pure. Un regard dépouillé pour enfin trouver l’essentiel, niché au coeur et dans le coeur. Cesser de se regarder à travers nos yeux collés. Ce que je m’astreint à faire c’est de les ouvrir justement. Les ouvrir enfin sur moi-même, et les laisser rire, les laisser pleurer. Me regarder sans avoir l’impression que le monde entier regarde derrière moi à travers mes paupières, je veux être la seule à me regarder. Retrouver cette intimité.
On fait toujours une fixette en spiritu sur le troisième oeil. Il faudrait peut-être penser en premier aux deux que nous avons ..

 

Et vous, quel regard posez-vous sur vous ?

 

“La plupart des gens pensent que les yeux sont des organes passifs et réceptifs, mais c’est une idée fausse : avec les yeux on peut aussi donner, suggérer, influencer. Si tu étudies cette question, tu te rendras compte que beaucoup de choses dépendent de la façon dont on se regarde les uns les autres. Le regard, c’est une synthèse de l’être entier, tout s’y reflète, il imprime un sceau partout où il se pose. Pour changer son regard, il faut changer sa façon d’être. Chaque fois que tu regardes quelqu’un, tu dois te poser la question suivante : est-ce que je prends ou est-ce que je donne ? Il faut toujours veiller à équilibrer son regard. Dans certaine circonstances, il est bon de prendre, mais si tu prends trop, celui-ci devient néfaste pour les autres, il vaut mieux chercher à donner, à soutenir, à aimer, rayonner. En faisant cela, tu pratiques la plus haute magie.”
– Thormaë : Le cantique du Soeil

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