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Anciens Echos

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Saint-Ursanne

 

J’aurais vécu 6 ans en Suisse, dans le canton du Jura. Je me rappellerais toujours la première fois que je suis allée à Saint-Ursanne, parce que c’est une des seules fois où je me suis dit « je suis chez moi » (la première fois  ce fut  lorsque j’étais partie en vacances d’été avec des amis de mes parents en Normandie (où je suis née et la première fois que j’y retournais), quand j’étais ado, et que j’ai eu un cafard monstrueux en rentrant).
Il y avait cette brume montante, cet ancien pont de pierre, ces anciennes maisons nichées au creux des collines et tout d’un coup ce sentiment très diffus et éphémère de « je reconnais ce sol ». Comme si j’étais enfin retournée là où je devais être depuis un moment. Je ne l’ai ressenti concrètement que à cet endroit précis et à ce moment précis et ce petit village a dès les premières minutes résonné très profondément en moi.

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Saint-Ursanne

C’est aussi la première fois que j’ai ressenti de très anciens échos.
Le paganisme ouvre des voies qui ne sont plus vraiment suivies et permet de nouer/renouer avec certaines choses mais il est surtout une porte ouverte à une romantisation assez délirante. Puisque la majorité d’entre nous n’ont pas la chance de grandir dans une famille unie transmettant tout un patrimoine dont on puisse être fier, on cherche ailleurs des racines qui nous feraient rêver, quitte à (se) mentir : générations de sorcières remontant miraculeusement au 12eme, maison supra habitée par des esprits en tout genre et tant qu’à faire autant que se soit des esprits cool que tout le monde voudrait avoir chez soi, village avec des légendes en veux tu en voilà avec comme par hasard celles qui te « correspondent » parfaitement etc etc.
C’est dommage car la réalité est souvent bien plus belle que les histoires que l’on a envie de (se) raconter pour que ça fasse plus hype. On peut remonter le cours du temps, sentir qu’il y a bien eu des personnes qui ont vécu, façonné le sol sur lequel on marche, le village/la ville dans laquelle on habite. C’est déjà une expérience en soi quand on s’y penche qui vaut la peine d’être vécue, elle est assez magique elle se suffit à elle-même sans qu’on ait besoin d’en rajouter des tonnes. Les gens et faits extraordinaires existent, comme dans les livres de contes, il suffit de savoir les reconnaitre.
Bien sûr je suis aussi passée par la case « pfff pourquoi y’a pas plus de ci de mi », j’aurais voulu trouver des fontaines magiques à tout les coins de forêt, des autels constamment fleuris dans des clairières, des pierres levées là où logiquement il ne devrait même pas y en avoir, des vieilles à capuche entrain de faire de la cueillette un jour de pleine lune etc. Franchement, c’est ridicule non ? Je me suis trouvée ridicule en tout cas la première fois où je me suis pris en pleine gueule, ici, la dureté et la froideur gelée des soirs d’hiver à -15°c où au crépuscule j’avais l’impression d’être littéralement retombée au moyen-âge en entendant les cloches sonner les vêpres, un chat qui traverse la rue (on aurait voulu le faire exprès on y serait pas arrivé), un silence entrecoupé de sifflements du vent dans les oreilles, et ce paysage, ces collines surplombant la ville, ces collines qui n’ont pas beaucoup bougé depuis des siècles et qui me disent : si tu savais ma petite ce que j’ai vu, et pas toi, ce que j’ai abrité et que tu ne verras jamais.
C’est tout ce sol détrempé depuis les âges qui me criait que je devais arrêter de fantasmer parce que la magie que je recherchais existait déjà et que je marchais dessus depuis que je savais mettre un pied devant l’autre. Et quand on a été touché par cette brutalité de la rigueur de l’histoire qui se déroule devant nos yeux, du caractère brut et sans artifice des émotions qui montent quand on arrive en haut d’une falaise et qu’on contemple une vallée que d’autres ont péniblement monté et parcouru 100/200 ans avant, la reliance est là. Il y a quelque chose qui nous pénètre tellement fort que, quand on comprend que le sol a quelque chose à nous transmettre peu importe où l’on va, on comprend le cadeau de l’existence terrestre qui nous a été fait, cette capacité que nous avons d’être constamment connecté où que l’on soit.

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Chapelle

Il y a des régions, qu’elles soient petites ou grandes, qui tout d’un coup chamboulent, on se sent relié, on se sent appelé. On ne se l’explique pas c’est « être au bon endroit au bon moment ». Si je devais résumer ce contact avec le sol, la région, avec laquelle j’ai grandi pendant ces 6 ans, c’est indubitablement celui du silence. Je suis arrivée on a fait mute sur moi et je me suis repliée. J’ai beaucoup écouté, j’ai beaucoup regardé. J’ai contemplé, année après année. Parce que tout me disait de me taire, de cesser de me noyer dans mes propos et cela s’est ressenti avec des pics très nets, dans ma vie privée, sur le net. J’ai eu des phases d’ourse en hibernation qui au bout d’un moment m’effrayaient parce qu’elles étaient trop intenses. La première année j’ai fait beaucoup de recherches sur les anciennes coutumes de ma région et j’ai eu de la chance car un homme l’avait déjà fait avant moi et avait écrit ses résultats de vadrouilles à pieds à travers le Jura. J’ai pu donc concrètement me replonger et voir de mes propres yeux d’anciens lieux de cultes, qu’ils aient été chrétiens ou païens et j’ai été heureuse de comprendre que beaucoup de petits sites chrétiens avaient contribué à sauvegarder d’une certaine manière des lieux déjà très abimés et érodés qui se seraient déjà probablement cassés la gueule et dont on aurait tout oublié au fil du temps.

Il faut comprendre que la Suisse est un petit pays, qu’il est jeune, et qu’il est assez vide. Il n’a pas une longue histoire, il n’y pas de racines concrètes très profondes, ça a toujours été avant tout un lieu de passage. Le pays ne « né » officiellement qu’en 1291. Avant cela il est rattaché à différents duchés, balloté à droite à gauche, envahi, occupé puis finalement créé par alliances.
Comme tous les autres pays il a ses légendes et histoires, les mêmes que toutes les autres : des fées, des nains, des lutins, des vieilles qui font peur, d’autres qui sont gentilles, le diable et ses éternels ponts, des grottes où une eau bienfaisante coule, des pierres spéciales, des arbres spéciaux etc. On pourrait presque dire que lorsque l’on a étudié le folklore d’un pays on connait 90% de tous les autres. Il y a certaines histoires particulières et inhérentes à certaines régions, certaines villes/villages, mais grosso modo elles racontent toutes la même chose. Ce qui m’a en revanche étonné c’est qu’ici les anciennes traditions sont encore très présentes et fièrement montrées, après peut être que jusqu’ici je n’ai pas vécu dans des lieux très représentatifs et que c’est quelque chose qui revient, mais ce que je peux dire c’est que je n’ai à aucun moment ressenti cette « cassure » entre ce qui existait avant et ce qui existe maintenant. C’est aussi pour cela qu’il y a cette atmosphère si particulière, que l’on a du mal à définir. Concrètement il n’y a rien de très ancien, pas de bâtiment (ou alors à moitié écroulé – on peut souligner que la ville de Bâle par exemple a été  complètement détruite suite à un tremblement de terre en 1356 qui a été ressenti jusqu’en Île-de-France) pas de « restes » de témoignages humains, non c’est plutôt la nature ici qui vous en envoie plein la face. Ce pays a la particularité d’habiter des micros climats et des paysages absolument démentiels. De très anciens arbres, des grottes préservées, un site préhistorique sur les dinosaures et des endroits inhabités à perte de vue. Il y a vraiment quelque chose qui se passe ici quand on prend le temps de s’y connecter. Et je n’ai pu en toucher qu’un tout petit fragment, n’ayant pas encore développé assez mes perceptions.  Mais les roches parlent, les forêts parlent, la brume si dense dans cette vallée (baptisée autrefois la vallée des brumes et des loups) vous propulse 300 ans en arrière, les tout petits sites et chapelles acculés aux flancs des falaises, les autels naturels fabriqués par les gens sur lesquels on peut tomber tout d’un coup en forêt (je peux l’affirmer pour l’avoir vu plusieurs fois, c’est juste mindfuck, sourire béat de débile pendant 5mn), les offrandes laissées dans les arbres (idem), les anciens signes/objets/plantes affichés sur les granges, les anciennes fêtes que l’on oublie pas et que l’on rappelle même, les hommes-arbres qui sonnent les cloches là-bas dans les montagnes dans la neige la nuit, le respect de l’endroit où l’on vit et que l’on côtoie (je n’ai jamais vu de forêts, champs, étangs/lacs etc aussi propres c’est juste hallucinant) etc. Il y a toujours eu cette envie de préserver et quand on se penche sur la faune et la flore on comprend pourquoi.

Tout ceci a contribué à faire éclore ma spiritualité qui était déjà bien entamée sur le chemin de la Nature et de la cohabitation entre l’ancien christianisme et ce qui existait avant. Ici c’est vraiment une manne pour qui vit un tel chemin car les deux sont encore complètement entrelacés. Vous pouvez aller voir un prêtre au village d’à côté qui est réputé pour lire dans vos vies antérieures ce ne sont pas des choses tabous, il y a même un livre qui sort tout les ans qui fait office d’annuaire pour tout les guérisseurs de la région et les personnes avec des capacités particulières. La première fois que j’ai vu ça je me suis demandée si j’étais pas entrain de rêver. Il est commun et normal d’aller voir des rebouteux, ça ne choque personne, on ne vous regarde pas de travers si vous en parlez. Bien sûr je parle pour la région où j’ai vécu, à Zurich je ne sais pas si c’est la même chose mais on ne serait plus à un étonnement près.
Je n’ai pour le coup pas ressenti d’entraves, au contraire j’ai ressenti un élan net d’aller plus en profondeur. Mais c’était selon les règles du jeu de cet endroit, et pas les miennes, d’où parfois l’impression que j’ai eu de subir certaines choses, des silences forcés qui me pesaient trop par ex. Au final maintenant avec un peu de recul je comprends parfaitement où tout cela m’a amené. Quelque chose m’a dit « tais toi, regarde », je me suis exécutée et j’ai vécu les plus belles épiphanies.
Cet été en comparaison lorsque je suis retournée chez mes parents pour les vacances j’ai ressenti des choses totalement différentes et j’en étais contente car cela voulait dire que je commençais à comprendre et à saisir les énergies des lieux où je me trouvais. Là bas c’est un fourmillement, parfois même des choses instables. Une atmosphère avec laquelle je ne suis plus familière, c’est toujours celle de mes 12, 14 et 16 ans quand je battais la compagne, fébrile de tout. Ce sont des choses claires, très ensoleillées, désespérément trop plates. Ici ce n’est que nuages, hauteurs, lumières vespérales …

 

Jour de dédication à Cernu'

Jour de dédication à Cernu’

Je n’ai pas consciemment échangé avec les esprits des lieux, je sais que tout s’est fait en arrière plan. Cernu’ s’est imposé la première année sans équivoque et ça ne m’a jamais quitté. J’ai fait des rencontres animales, végétales et minérales qui ont forgé ma spiritualité et ont clairement dessiné mes chemins. Et lorsque j’hésitais où que je n’avais pas la foi on me disait clairement : « non tu vas pas là  …. NON TU VAS PAS Là !! » Et si je persistais à faire la sourde oreille on me rappelait méchamment à l’ordre. C’est indubitablement ici qu’est née ma spiritualité, c’est ici que j’ai compris des choses fondamentales qui sont ancrées et plus qu’ancrées. C’est sans conteste ici que j’ai compris tout ce que j’ai déjà blablaté sur la vie dans les précédents articles. Et maintenant que je vais partir il s’ouvre devant moi un autre chemin, celui de l’expérimentation assidue, de l’activité et de l’exploration. Le Silence, avec un grand S oui,  m’a fait comprendre quelles fonctions il avait, pour moi, et il m’a permis de m’épanouir dans une voie que j’avais du mal à faire éclore (cf, christianisme). Clairement il n’y avait pas meilleur endroit qu’ici pour que tout cela se déclenche.

Je vais emmener avec moi les murmures des sapins des Franches-Montagnes, rauques et glacés, la sonorité sourde des roches chauffées au soleil doux de l’automne, les vues innombrables qui m’arrachaient des larmes d’allégresse. Les sentiers moussus comme dans les contes de fées, les ruisseaux et rivières qui se sont imprimés dans mes veines vertes, les collines des autres âges, les milliers de sons de cloches qui résonnaient dans tout mon être. La brume qui chevauchait la forêt,et les renards qui ont croisé mon chemin. J’emporte tout, ces trésors inestimables qui se répercuteront encore en échos chantant alors que je serais loin.

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5 Comments

  • Reply
    Yuna minhaï
    21 janvier 2015 at 9 h 25 min

    Je me retrouve dans beaucoup de tes propos… la première fois que tu m’as emmené la bas était la première fois où le passé m’a frappée : là haut, sur ce chemin surplombant le village, foulant les vieux escaliers d’un ancien château…C’est la première fois où je me suis surprise à visualiser ceux qui étaient là avant,à me dire qu’avant que je foule ce sol, d’autres ont vécu là, que les lieux étaient différents mais en même temps pas tant que ca…
    Et quand je regarde en arrière, je constate que moi aussi j’ai romancé pas mal de choses, pensant sans doute que c’était nécessaire pour vivre quelque chose d’intéressant.Mais l’expérience apprend que ce sont les choses les plus simples et les plus sincères qui sont les plus belles.On évolue 🙂

    • Reply
      Löu
      21 janvier 2015 at 9 h 51 min

      Oui je m’en souviens bien =) Et d’ailleurs c’est bien plus tard qu’on a trouvé la grotte où le moine irlandais est venu au village pour christianiser les environs ! On l’a vue c’est vraiment un endroit très spécial aussi – j’ai complètement oublié d’en parler -_-
      Je pense qu’on y passe tous au départ par le fait de romancer les choses ^^ Mais comme dit et comme tu le souligne très bien aussi au final avec le temps on se rend compte que ce que l’on vit concrètement est bien mieux et bien plus réel ! =)

      • Reply
        Yuna Minhaï
        21 janvier 2015 at 15 h 50 min

        Je serais curieuse de voir cette fameuse grotte 🙂

        Oui je pense qu’on y passe tous, ou presque tous, ça répond à une espèce de besoin de, je ne sais pas… recherche de la différence, recherche de sensations, d’extraordinaire, combler peut être un manque de maturité à une certaine étape de la vie aussi. Je réfléchis un peu à tout ça en ce moment, je regarde en arrière, et je me rends compte à quel point ma vision des choses, du monde et de ce qu’est ma spiritualité a changé. C’est le temps de faire le tri, de discerner les vrais des faux besoins, les vraies des fausses attentes et de savoir ce que l’on attend vraiment du chemin que l’on parcourt avec la maturité nécessaire pour l’appréhender tel qu’il est et appréhender ce qu’il a à nous offrir… 🙂

  • Reply
    Hedgefirefly
    22 septembre 2016 at 16 h 41 min

    Cet article m’a bouleversée. . .
    Du coup je laisse quand même un commentaire parce que j’ai trop envie de partager (ça débooooorde).
    C’est vraiment incroyable ce que tu racontes ici. D’autant plus incroyable que ton parcours, tel que tu le décris, ressemble beaucoup au mien.
    Parce que les églises ont toujours été des refuges pour moi, des endroits calmes et hors du temps au milieu des villes assourdissantes et « basses », parce que en vacances avec mes parents je les faisais toujours entrer dans toutes les églises qu’on croisait, à les rendre chèvre. Parce qu’à un moment de ma vie j’ai même pensé prendre le voile et me retirer pour jouir pour toujours du silence et de la paix et de l’amour que j’ai des bâtiments catholiques. Parce que l’odeur de l’encens a réveiller des choses si fortes au fond de moi quand j’étais enfant, parce que c’est à travers le christianisme que ma pratique spirituelle a grandit.
    A côté de tout ça il y a cette campagne où j’ai mes racines profondes, au milieu de ces champs, forêts, étangs, prés, chemins. TOUT VIBRE ! Tout nous appelle, tout écho. Ce lien dont tu parles, ce lien qui est là, qui nous relie à la terre et à son vécu. C’est comme d’entrer dans une vieille église et poser sa main sur une pierre et se demander qui était cet homme qui l’a taillée.
    Je vais m’arrêter là. Mais après cette lecture, j’ai juste eu envie de te dire que tout ce que tu as écrit ici, je l’ai ressenti.
    <3

    • Reply
      Lou
      22 septembre 2016 at 17 h 03 min

      Merci mille fois ! Je vais te répondre plus en détails sur Insta pour être sûre que tu auras le message 😉
      En tout cas gros coeur-coeur avec les doigts et les pieds, merci merci ♥

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